Foro de Exégesis y Teología bíblica del Instituto del Verbo Encarnado

Le Père Lagrange. - L.-H. Vincent, 0. P.

 

Le Père Lagrange (1855-1938)

 L.-H. VINCENT, 0. P.

 Tomado de «REVUE BIBLIQUE», XLVII (1938), 321-354

 

 

 

A Jérusalem, il y a 24 ans... Dans l’enceinte soudainement déserte de l’Ecole biblique, le P. Lagrange errait presque solitaire, angoissé par les perspectives du plus menaçant avenir. La détresse de Jérémie ravageait son coeur, sans toutefois y déraciner une espérance qui avait Dieu pour principe. Et sous l’émotion des souvenirs il décrivit, pour les lecteurs de la Revue Biblique- dont il voulait du moins tenter le sauvetage - de quel idéal s’étaient inspirés vingt-cinq ans d’effort enthousiaste paraissant au point de sombrer dans la ruine.

Comme alors, aujourd’hui de nouveau, Viae Sion lugent. L’Ecole et la RB. sont en deuil, parce que la voix du P. Lagrange s’est tue pour jamais ici-bas. Le deuil se changerait en désarroi s’il n’était réconforté par l’espérance que, des régions paisibles et lumineuses où Dieu vient d’appeler son vaillant soldat, il ne cessera pas d’étendre sa vigilante et affectueuse sollicitude sur l’œuvre qui fut si longtemps comme la raison d’être de sa vie. Son enseignement, ses exemples, son esprit surtout qu’on veut fidèlement garder tempèrent la douleur et raffermissent l’intention de persévérer dans son sillage. La mélancolie des souvenirs étreint le coeur. Sans doute vaudrait-il mieux ne s’y point abandonner, si la question: «Qui donc au juste était le P. Lagrange?» n’était sur tant de lèvres jeunes de cette génération qui le connut seulement dans le rayonnement final de sa vie. Que de fois d’ailleurs n’ai-je pas été très diversement ému par cette question, depuis tantôt un demi-siècle!

La première dont je garde le souvenir aigu remonte au printemps de 1892; la RB. venait à peine  de naître et l’Ecole n’avait pas deux ans. Un jour de réunion publique à l’Eco1e, un digne ecclésiastique étranger m’abordant avec aménité demanda: «Voudriez-vous m’indiquer le P. Lagrange, s. v. p.?» Rien ne me parut aussi simple, en ce temps-là, que de satisfaire une légitime convoitise, en désignant le P. Lagrange, tout proche, dans un groupe. Mes vingt ans insouciants furent d’ailleurs ébaubis et nullement préoccupés de l’exclamation, contenue quoique visiblement ahurie: « Mais, il est si jeune?..»

Je n’y voyais moi-même aucune sorte d’inconvénient et fus seulement amusé de constater, l’instant d’après, que mon enquêteur interviewait le P. Lagrange avec toutes les marques d’une évidente et sympa­thique satisfaction. Vingt ans plus tard, vers Pâques 1912: réunion analogue et même question, singulièrement embarrassée toutefois et dont l’accent même avait maintenant je ne sais quelle résonance douloureuse dans mon affection: « Je désirerais que vous me montriez le P. Lagrange, s.v.p.» - « Je puis même vous présenter, si vous voulez» fut la réponse, et je montrais mon maître à proxi­mité. On ne désira pas, «pour ne pas le déranger!», discrétion que j’eus la témérité de ne pas estimer très bienveillante. Quand un esquif est battu par la tempête, l’hostilité des éléments ne s’impose que trop...

Me tromperais-je, en croyant aujourd’hui percevoir encore cette même question parmi les lecteurs de la RB.? cette fois, à vrai dire, avec toute sympathie. Ce n’est pas en quelques pages, cela va de soi, que pourraient être esquissés l’homme et l’oeuvre. De l’oeuvre, la Revue, depuis son origine jusqu’au numéro qui précéda celui-ci quand déjà le P. Lagrange était dans la tombe, témoigne pour une part importante et l’ensemble, jusqu’à son jubilé sacerdotal (décembre 1933), a été présenté par des maîtres, sous l’éminent patronage du Cardinal Liénart, dans un «Cahier de la Nouvelle Journée» qui  pour titre : L’ouvre exégétique et historique du R. P. Lagrange. Une esquisse définitive no sera vraiment réalisable, au surplus, que dans un certain recul des années. Je voudrais donc seulement, par la fixation de quelques étapes saillantes et l’évocation de quelques souvenirs, indiquer l’évolution générale de l’oeuvre, eu donnant plus de relief à la personnalité de celui qui fut mon maître de toujours, dans l’ordre intellectuel, moral et religieux : maître que l’on s’accorde à considérer désormais comme le créateur de l’orientalisme en Pales­tine et surtout le rénovateur de l’exégèse biblique. Je tenterai par conséquent de resserrer l’image dans le cadre exigu d’une vue syn­thétique rigoureusement fidèle a une volonté suprême de mon cher maître: «Pas d’oraison funèbre, ni jamais de plaidoyer apologétique! J’escompte seulement de votre amitié, sil y a lieu, l’humble et sincère vérité sur ce que j’aurais tant souhaité d’être devant le bon Dieu et de réaliser pour sa gloire».

 

ORIGINE ET PREMIÈRES ACTIVITES.

Albert-Marie-Henry Lagrange naquit à Bourg-en-Bresse (Ain), le 7 mars 1855, dans une famille de vieille bourgeoisie provinciale bourguignonne et lyonnaise, où le culte de tous les devoirs constituait la plus noble tradition et pouvait s’exprimer par la devise : Dieu et Patrie. M. Lagrange, dans la gestion d’une étude importante de notaire, jouissait de la plus honorable et flatteuse célébrité. De santé passablement délicate, en ses premières années surtout, Albert causa presque autant d’alarmes à son admirable mère qu’il lui donnait de joies par la précocité d’une nature séduisante. Il allait avoir, trois ans quand la pieuse sollicitude de Mme. Lagrange le conduisit au pèlerinage d’Ars, pour le présenter a la bénédiction du saint thaumaturge; Cette bénédiction ne devait pas opiner, dans la sauté physique de l’enfant, l’amélioration radicale souhaitée par la tendresse de sa mère; il n’est cependant pas trop audacieux de penser qu’elle fut en son cœur le principe surnaturel de l’énergie capable de rendre féconde l’infirmité même. Si l’avenir de l’enfant et son rôle dans le mouve­ment religieux de ce siècle furent manifestés au regard prophétique du Saint et par lui révélés à Mme. Lagrange, nul autre que son fils n’en reçut jamais la confidence, et tous deux en ont emporté le secret dans la tombe.

Après une initiation scolaire trop souvent entravée, dans une insti­tution de Bourg, il fut décidé qu’Albert, malgré tous les ménagements exiges par sa santé, serait mis en pension an petit séminaire d’Autun pour y accomplir sa formation classique et développer son éducation religieuse. Choix très avisé, car les maîtres ecclésiastiques d’Autun, justifiaient de tous points leur brillante renommée pédagogique et éducatrice. A n’en croire que son témoignage, Albert Lagrange n’aurait été qu’un élève assez indiscipliné, du moins l’affirmera-t-il encore, en 1935, dans la reconnaissante dédicace a ses anciens maîtres de son volume sur la Critique Textuelle du N. T., travaillant à ses heures et au grec de son caprice, qui le portrait de préférence vers le grec -ce n’était déjà pas si mal!-  mais aussi vers les langues vivantes, allemand, anglais, italien, où il excella promptement au point de les pouvoir parler et écrire. D’autres voix que la sienne rendent un écho plus sûr. Sans éliminer radicalement, a vrai dire, quelques notables éclats de turbulence, elles attestent une application plus complète et plus soutenue. Toujours est-il qu’en dépit des interruptions souvent encore imposées par la maladie, le brillant humaniste acquit rapidement cette vaste culture générale, et surtout cette solide connaissance du grec -qu’il approfondira d’ailleurs par la suite- et qui mettront sur toute l’oeuvre de sa vie la plus caractéristique empreinte.

Emu par les revers de la France en 1870, le jeune bachelier rêve de s’engager pour rejoindre aux armées son frère aîné, soldat de carrière. Avec toute raison, M. Lagrange refuse d’accéder a ce désir. Parmi quelques activités dévouées pour le service du pays, Albert élargit sa formation littéraire et artistique et commence de réfléchir sérieusement à son avenir. La vie religieuse et l’apostolat suivant la forme particulière aux Frères Prêcheurs le sollicitaient dès lors avec assez d’intensité pour qu’il s’en ouvrit à son père. Loin de contrarier un tel dessein, ce grand chrétien donna seulement à son fils le très sage conseil de laisser mûrir davantage son juvénile attrait, et de réaliser dans l’intervalle des études juridiques utiles en tout état de cause, et dont il ne retirerait pas un médiocre avantage même si sa vocation dominicaine devait s’affermir quand il aurait quelque expérience plus personnelle de la vie. Pour les dix-neuf ans d’Albert La­grange, un conseil, voire une simple suggestion de son père était un ordre. Par sentiment du devoir plus que par goût, il affronta donc le nouveau cycle d’études qui l’orienterait normalement, sauf indication surnaturelle différente, vers le notariat paternel, on vers le barreau, le prestige de la parole n’étant d’ailleurs pas sans exercer sur lui quelque fascination. C’est à Paris qu’il devait réaliser cette formation juridique, et il s’inscrivit à la Faculté de Droit de l’Université catholique. Pour ne pas avoir à interrompre presque aussitôt ses études par son appel nominal sous les drapeaux, il préféra le devancement remplir immédiatement ses obligations militaires. De son année de volontariat il se plut toujours à dire qu’elle lui avait révélé le sens de la discipline, la nécessité de l’ordre, les avantages de l’énergie. Les plus cordiales amitiés, avec G. Holleaux et P. Beluze en particulier, qui s’étaient nouées au fil des exercices barrassent et dans les heures creuses du service ajoutèrent leur charme à la vie de l’étudiant en Droit, durant les belles années qui suivirent, à Paris.

Et derechef, à n’écouter que lui, l’étudiant Albert Lagrange ne se serait pas distingué par une assiduité bien ponctuelle aux exercices de la Faculté, ni par un commerce très exclusif avec les manuels juridiques. S’il réservait assez de ferveur au Droit romain par préférence, ou au Droit international, il se passionnait beaucoup moins pour les subtilités du Droit pénal et les roueries de la procédure. Il leur préférait volontiers les cours de lettres à la Sorbonne. Parmi ceux-ci, les cours pratiques de grec faisaient ses délices et il en fut devenu l’auditeur le plus passionné, n’eût été certain manque de bravoure à «se lever trop matin», dont il se fera plus tard un reproche ironique et humilié. Non moins durement s’est-il aussi reproché trop d’enthousiasme pour le grand théâtre, les concerts, les expositions d’art, les musées, les causeries interminables, en déambulant sous les ombrages du Luxembourg, où la politique mondiale, les problèmes sociaux les plus ardus, sans oublier les événements du jour, étaient ventilés avec une décision ferme et joyeuse, parmi les caustiques remarques de l’un, les fusées spirituelles de l’autre, la saine gaîté de tous. L’écart le plus déploré pendant ces années de 1873 à 1878 est ce qu’Albert Lagrange a qualifie de « passion des courses », y compris la fatidique séduction du pari. Elle comportait d’ailleurs son châtiment immédiat presque invariable : épuiser en quelques coups disgraciés du sort les modiques réserves d’argent de poche renouvelables seulement an bout du mois. Il       faillait alors, en attendant la nouvelle chute de manie, se passer de concert et de théâtre: privation vivement ressentie parfois, mais dont on arrivait néanmoins à dissiper vaillamment l’amertume par quelque flânerie philosophique an long des boulevards, par quelque visite amicale, ou, dans les inspirations meilleures, par un refuge en des livres de choix, ou encore un tête à tête avec Hermance. Mais pour l’amour du Ciel, que ce nom jeté sans introduction circonspecte n’aille pas évoquer ombre de liaison dangereuse! «Hermance, née d’une boutade plaisante de Paul Beluze, je crois, désignait en toute dignité le violoncelle qu’Albert Lagrange pratiquait depuis long­temps avec autant de goût que de virtuosité, mais, suivant son expression favorite : «à ses heures». Comme lui, Hermance aboutira finalement au convent; l’un et l’autre toutefois ne semblent pas encore s’y acheminer.

Ce que les notes intimes, consacrées par principe aux défauts et aux regrets, ne laissent soupçonner nulle part, d’autres témoins l’ont attesté. L’étudiant beaucoup moins négligent en Droit qu’il ne l’a prétendu lui-même, et nullement aussi «mondain» qu’il se le reproche avec la plus touchante sincérité, menait une vie laborieuse et foncièrement chrétienne. A la pratique plus assidue de ses devoirs religieux, il surajoutait maintes œuvres de bienfaisance et d’apostolat, notamment dans la visite des pauvres secourus par la section de la Société de Saint Vincent de Paul dont il était un membre très actif. Le conflit assez aigu des lors entre les doctrines rationalistes et les assertions du traditionalisme catholique préoccupait cette intelligence si vive, si largement ouverte à toutes lés branches du savoir, éprise de lumière et sincérité, mais que sa docilité humble et confiante aux conseils d’un prudent directeur abritait contre l’appât d’un scientisme audacieux se flattait volon­tiers de prévaloir’ ici ou là sur les démonstrations d’une apologétique mieux intentionnée que solidement équipée. En face de certains débats assez chauds, l’étudiant en Droit se demandait déjà si les positions catholiques étaient partout défendues avec les armes et par les méthodes les plus efficaces, et s’il n’y aurait pas avantage a s’ap­proprier éventuellement l’armure de Goliath pour triompher plus sûrement de ses provocantes attaques. De telles réflexions ravivaient, ou plutôt affermissaient son intime désir d’un apostolat fondé sur une étude intense des vérités surnaturelles et fécondé par la vie religieuse; mais l’assentiment complet de son père se subordonnait au Doctorat qui couronnerait ses études juridiques et Albert Lagrange en poursuivait le cycle normal.

A chaque vacance il accourait parmi les siens, dont il était la con­solation par, sa reconnaissante et délicate tendresse, la joie par l’épanouissement de sa brillante nature. Parfois quelque voyage assez lointain s’organisait, en compagnie d’amis privilégiés; car c’était alors un voyage lointain qu’une randonnée algérienne par exemple. Le plus ordinairement les jours s’écoulaient heureux en famille, a Bourg, a Saint-Cyr au Mont-d’Or, en quelque autre villégiature de campagne, en Bresse ou en Bourgogne. L’étudiant parisien, tout licencié en Droit qu’il fût devenu, ne cessait pas d’être le plus aimable des grands frères pour ses jeunes soeurs, le plus complaisant des cousins pour un essaim magnifique d’autres «jeunes». Il était toujours d’attaque pour toutes les entreprises, toujours prêt à compléter une équipe ou à tenir le rôle que d’autres déclinaient dans le montage d’une charade ou d’une saynète. Jamais il n’oubliait si parfaitement les heures qu’en lisant la Divine Comédie, en italien, à sa soeur Pauline, ou en faisant de la musique avec cette exquise pianiste. On le voyait même participer avec ses soeurs, ses cousines et leurs amies à des matches de tapisserie, dans lesquels il se classait pour l’ordinaire en bon rang. S’il arrivait qu’il fût un peu longtemps sans paraître parmi la bande joyeuse de la jeunesse et qu’on ne l’ait pas trouvé près de sa mère, on était sûr de le découvrir à croupetons dans le grenier, le nez dans quelque poudreux «classique», relégué là depuis les jours d’Autun; plus souvent encore on le repérait à califourchon sur la plus haute branche d’un arbre véné­rable dans le jardin de la maison natale: sorte de cage aérienne où il savourait silencieusement une émouvante page de Chateaubriand ou de Goethe, à moins qu’elle ne se transforme en nid pittoresque d’où s’envolaient, an hasard du moment, quelque apostrophe cicé­ronienne véhémente, tine tirade enflammée de Démosthène, ou le rythme musical d un choeur d’Euripide si grande fut toujours chez lui la fascination des classiques, réserve inépuisable de beauté!

Le 6 juillet 1878, Albert Lagrange conquérait le Doctorat en Droit par la soutenance d’une thèse ainsi formulée «Du principe de l’Origine et de ses applications en Droit romain»; - De la règle: «En fait de meubles la possession vaut titre en Droit français». Inscrit comme stagiaire au Barreau de Paris, il fut promptement en vedette dans la Conférence des jeunes avocats et parut pour la première fois au tribunal comme défenseur d’office d’un délinquant assez trivial, qu’un sentiment trop vif de la justice ne lui permit pas de soustraire aux conséquences d’une culpabilité par trop manifeste. Sensible, certes, à la dignité du savoir et à la noblesse de l’éloquence chez le juriste pour la défense de toutes les causes justes, il ne pouvait envisager sans mélancolie que la parole enjôleuse d’un maître réussisse a auréoler des sophismes au point de paralyser la loi, de l’obnubiler, de la frustrer même parfois de ses plus salutaires effets. Au plus intime de lui-même, il aspirait d’ailleurs à consacrer de manière exclusive sa pensée, sa parole, sa vie tout entière à des intérêts supérieurs. Docile uniquement à son attrait personnel, il eût sans retard échangé sa toge sombre et solennelle d’avocat pour l’humble froc blanc dominicain, captive qu’il était par l’esprit con­templatif et apostolique d’un Ordre où l’austérité, la prière et l’étude concourent simultanément à tremper l’âme du religieux pour rendre son action salutaire et féconde en tous les milieux contemporains. Sans plus s’opposer désormais à cet appel divin, M. Lagrange sug­géra néanmoins à son fils la décision moins radicale d’une étape an grand séminaire, pour s’initier aux exigences de la cléricature et définitivement étudier les voies de Dieu. Vers le milieu d’octobre 1878, le jeune avocat entrait au séminaire d’Issy.

C’était inaugurer un cycle d’études nouvelles, débutant par la philosophie, que l’avide étudiant assimilait avec aisance. Il s’épre­nait toutefois beaucoup plus encore de la sainte Ecriture, et l’un des titres les plus profonds qu’il assigna toujours à sa reconnaissante vénération envers ses maîtres Sulpiciens était d’avoir puisé dans leur enseignement et leur direction «un goût passionné pour la parole de Dieu». A quarante-cinq ans d’intervalle, et après maint autre témoignage, cette fidèle gratitude se traduira par la dédicace de son commentaire de L’Evangile selon Saint Matthieu. Tandis que ses propres énergies spirituelles s’alimentaient à cette source vivifiante, l’ardent séminariste rêvait d’en approfondir plus méthodiquement les trésors, d’en étendre le bienfait à d’autres intelligences et à d’autres âmes, d’en faire resplendir enfin le caractère sacré contre les imputations délétères d’une critique dont on ne supprimait pas le résultat désastreux en s’efforçant de 1’ignorer. Des sentiments ana­logues ne tardèrent pas a rapprocher de l’abbé Lagrange les abbés Batiffol et Hyvernat : trio dont l’amitié scellée sur une aussi noble base devait se révéler si féconde, en restant a l’épreuve de la vie et de la mort, le long de voies bien différentes.

    A la grande surprise et beaucoup à la déception de ses fervents amis, l’abbé Lagrange ne revint pas a Issy pour la rentrée d’octobre 1879; il venait de prendre l’habit religieux et d’inaugurer son noviciat chez les Dominicains de la Province de Toulouse, au convent de Saint-Maximin (var). Il avançait dans sa vingt-cinquième année, savait l’exacte portée de sa décision très longuement mûrie sous l’appel de Dieu et s’enrôlait à son service exclusif, joyeusement et de plein coeur. La perspective d’une vie d’étude vouée spécialement aux Divines Ecritures avait eu sans contredit un rôle assez déterminant dans le choix qui l’amenait à la religion dominicaine. Il n’ignorait cependant pas que son idéal devrait se subordonner aux déterminations de l’obéissance; l’ayant donc confié, par une très franche ouverture, au Supérieur qui l’accueillait, il n’eut d’autre préoccupation que de se faire, avec toute l’ardeur possible, une âme dominicaine. Les Supérieurs du fervent novice étaient d’autant mieux disposés à seconder ce noble idéal que les controverses bibliques tendaient à prendre plus d’acuité, cantonnées de préférence et avec affectation sur le ter­rain critique, philologique, historique et oriental, où les savants catholiques étaient trop souvent pris au dépourvu. Les exigences du noviciat initial ne laissant la possibilité d’aucune spécialisation intellectuelle, à tout le moins le Frère Marie-Joseph eut-il pleine autorisation de faire des Livres Saints sa lecture principale et le thème à peu près constant de sa méditation. Les événements allaient imposer de bien autres délais à toute spécialisation scripturaire.

Le 7 octobre 1880, le Frère M.-J. Lagrange ayant émis sa profession religieuse revenait aux études, et, pour ne pas redoubler un cours de philosophie qu’il s’était assimilé naguère à Issy, reçut l’ordre de s’adonner immédiatement à la théologie, juste à l’heure ou les décrets officiels jetaient la communauté de Saint-Maximin, comme toutes les communautés dominicaines de France, sur les chemins de l’exil. Peu de semaines après néanmoins elle se reformait à Salamanque, dans la généreuse hospitalité de l’Espagne. A l’Université, jadis célèbre, de cette Ville existait toujours une Faculté orientale; un supérieur très éclairé décida que le jeune théologien irait y suivre des cours d’hébreu, pour développer la connaissance élémentaire qu’il s’en était acquise, avec Hyvernat, durant l’année d’Issy. Sans incriminer en quoi que soit l’enseignement philologique oriental de Salamanque, l’étudiant d’Hébreu met la lenteur de ses progrès au compte des nécessités plus essentielles de son labeur théologique. Passionné pour la, doctrine de saint Thomas, captivé par la synthèse merveilleuse de la Somme, toute de précision, d’ordre, de lumière, il consacra quatre années durant son plus constant effort á s’en pénétrer prélude inestimable à sa carrière d’exégète scripturaire et gage le plus sûr de sa rectitude doctrinale dans les controverses abstruses dont les erreurs modernistes seront plus tarde principe funeste.

Dans l’intervalle, par son ordination de prêtrise, le 22 décembre 1883, il était devenu le Père M.-J. Lagrange. Le 14, juillet suivant, un très remarquable examen consacrait par le titre de Lecteur -canonique dans l’Ordre dominicain pour exprimer le Doctorat - la solidité comme l’étendue de ses connaissances théologiques. Une fâcheuse pénurie de personnel lui fit aussitôt confier l’enseignement de l’Histoire ecclésiastique; et comme il s’était acquis, des les premiers mois de séjour à Salamanque, la connaissance pratique de l’espagnol il fut bientôt sollicité de l’utiliser pour quelques obligations de ministère auxquelles un Frère Prêcheur ne saurait se dérober.

Cependant l’exil avait pris fin. La communauté et le noviciat d’études se réorganisaient dans l’ancien couvent de Toulouse. Maintenu dans l’enseignement, le P. Lagrange recevait la chaire de philosophie, non sans voir se développer un ministère extérieur assez absorbant. Malgré ces taches disparates, il réservait à l’étude de la Bible tous les instants que n’absorbaient pas des obligations impérieuses. La présence à l’Institut catholique du «charmant érudit que fut l’abbé Thomas»  stimulait encore son attrait en guidant avec plus de fruit ses travaux. Ce précieux appui devait, hélas! prématurément succomber; l’enseignement philosophique demeurait lourd et le minis­tère extérieur se faisait de plus en plus envahissant, aussi devenait-il chimérique d’envisager plus longtemps une formation biblique spécialisée, quand soudain le rêve si caressé mais si persévéramment contrarié parut en bonne voie de réalisation. Le P. Colchen, provincial de Toulouse, venait de décider que le P. Lagrange se consacrerait désormais exclusivement a cette préparation technique, en vue de devenir, dans le moindre délai possible, un vrai, pratique, solide connaisseur de la Bible. Entre Paris et les grandes Universités étrangères où cette formation paraissait devoir être le plus avanta­geusement réalisée, Vienne eut la préférence par un dessein que l’avenir devait montrer providentiel. Au début d’octobre 1888, le P. Lagrange installé au couvent des Dominicains -où il ne tarda pas à s’acquérir la confiance et l’amitié du P. André Frühwirth, sous-prieur-, s’inscrivait aux cours de langues orientales de la Faculté de théologie. Les éléments d’assyrien, de syriaque et d’arabe qu’il avait appris seul lui permirent d’aborder de front les cours plus relevés. Il étudia l’assyrien avec le professeur David Heinrich Müller, l’égyptien -hiéroglyphique et hiératique- avec le professeur Reinisch, l’arabe simultanément avec D. H. Müller à l’Université et le professeur Wahrmund à l’Ecole de commerce. Il avait depuis longtemps déjà la pratique de l’hébreu; mais il dut à la sympathie personnelle de D. H. Müller de précieuses indications particulières sur l’exégèse rabbinique et l’utilisation de la Misnah. Comme le savent tous ceux qui travaillèrent quelque jour en compagnie du P. Lagrange, il s’affligeait très sincèrement de ce qu’il appelait son «incompétence» en philologie sémitique. On conçoit de reste qu’il n’y pouvait exceller en toute branche avec la maîtrise d’un professionnel exclusif et chevronné. Du moins en avait-il si pratiquement saisi les principes et la méthode, qu’en ce qui regarde le groupe spécial Ouest-sémi­tique septentrional, -cananéen, phénicien, hébreu, moabite, ara­méen-, il n’a guère été mis en échec dans l’interprétation des textes les plus ardus. Des autres groupes il avait une notion personnelle assez précise pour n’être jamais aveuglément tributaire des savants techniques.

Au milieu de ce labeur opiniâtre d’orientalisme, tandis que le P. Lagrange commençait à songer aux moyens de former ultérieurement un corps professoral à Toulouse, ébauchant même un programme préliminaire d’études pratiques ayant la Bible pour centre, il fut avisé par son supérieur provincial, le P. Colchen, qu’il était cédé temporairement du moins, au couvent de Jérusalem dans le but d’y fonder une École d’Ecriture Sainte. Pour toutes instructions, un appel à son obéissance détail fort suggestif à lui seul il est permis de le noter en passant -de la confiante sécurité qu’inspirait des lors à ses supérieurs la trempe surnaturelle de cette âme religieuse. Du «couvent de Jérusalem», le P. Lagrange ignorait à peu près tout jusqu’alors, y compris l’existence. Il put d’ailleurs assez vite apprendre qu’il s’agissait tout au plus d’un très modeste pied-à-terre, en grand désarroi par la mort récente et trop prématurée de son fondateur, le P. Matthieu Lecomte, de la prov. de Lyon. L’ancien abattoir municipal constituait un local de fortune, à peine aménagé pour les trois ou quatre religieux invalides qui s’y trouvaient réunis, mais ne pouvait abriter ni professeurs, ni élèves; point de bibliothèque, ni de ressources matérielles pour en commencer la création; la ville même n’était guère moins démunie de tout ce que requiert le fonc­tionnement normal d’une institution scientifique; il n’était pas jusqu’au climat, violent, fantasque, torride surtout, proclamaient avec effroi des pèlerins ou touristes rentrant des Lieux Saints, qui ne parût hostile a ce projet d’Ecole biblique à Jérusalem. La pensée manifeste­ment très heureuse, d’utiliser une halte plus ou moins longue en ce vague ermitage dominicain pour lire de plus près les Divines Ecri­tures, les méditer, s’en imprégner en vue de nouveaux et plus féconds labeurs apostoliques paraît bien remonter au P. M. Lecomte lui-même. Élargie théoriquement ensuite sous diverses influences, mais sans le moindre égard aux modalités d’une réalisation pratique, elle venait de se traduire une fois de plus, en principe, dans un appel du supérieur local, le P. Paul Meunier, aux trois provinciaux de France. Le P. Colchen seul y avait efficacement fait écho par la cession momentanée du religieux qu’il faisait préparer en vue d’organiser lui­ même, à Toulouse, un centre plus actif d’études bibliques. Pour le P. Lagrange, en tout cas, la perspective d’une telle mission à Jérusalem ne pouvait humainement être qu’un paradoxe et la ruine irrémédiable de ses espérances.

Au terme de l’exercice universitaire et sur l’invitation de son provincial il revint en France pour y rencontrer le P. Meunier, de passage également, et tenter l’obtenir information précise sur ce qu’on atten­dait de lui pour la fondation de Jérusalem. A défaut de toute information de cette nature, le P. Lagrange fut déconcerté plus encore de voir sur quel plan utopique on se mouvait. Du caractère des études envisagées, de leur organisation, de leur méthode, il n’était pas question autrement que de lire la Bible, les Pères et les «bons commentateurs», de faire des pèlerinages aux Lieux Saints et de recueillir à travers le pays ce qui peut confirmer les récits bibliques. Il y aurait, dans un an à peu prés, un jeune professeur, le P. Séjourné, prêtre français naguère attiré dans l’Ordre par sympathie pour le P. Matthieu Lecomte; affilié à la prov, de Paris, qui voulait bien le réserver à Jérusalem, il accomplissait alors sa dernière année de noviciat au couvent italien de Fiesole, sous l’immédiate dépen­dance du Général de l’Ordre, dont relevait aussi l’humble Vicariat de Jérusalem. Pour le reste, la Providence devait pourvoir; elle enverrait d’autres professeurs; elle enverrait aussi des étudiants, comme elle enverrait enfin les ressources nécessaires pour créer des beaux, une bibliothèque et les installations requises. Contre les rigueurs du climat, on se prémunirait par l’aménagement de salles souterraines avec éclairage et ventilation artificiels, à l’instar des serdabs mésopotamiens. Au total: un acte de foi dans le secours de la Providence...

Mais encore était-il de la plus élémentaire prudence d’attendre du moins une indication providentielle pour entreprendre une réalisation que tout concourait par ailleurs à montrer chimérique. En vue d’attendre ce signal, et sur le conseil de son provincial, le P. Lagrange repartit pour Vienne. Il prolongerait d’un semestre encore ses études orientales à l’Université. Le printemps suivant il se rendrait en Palestine, afin de compléter sa formation par une vue du pays qui l’éclairerait mieux sur les possibilités comme sur l’utilité d’une réalisation éventuelle. C’est ainsi que le 9 mars 1890, le P. Lagrange échouait pour ainsi dire au rivage inhospitalier de Jaffa, par une mer houleuse. Après une étape de nuit à l’ermitage d’Amwâs, future abbaye de la Trappe de N.-D. des Sept-Deuleurs, il arrivait le lendemain soir, 10 mars 1890, à Jérusalem, dans l’embryon de communauté dominicaine établie sur les ruines du sanctuaire consacrant le souvenir du martyre de S. Etienne, premier témoin héroïque de la foi dans le Christ Jésus.

L’affection traduite par l’accueil fraternel qu’il y reçut ne pouvait non changer à des conditions matérielles paraissant rigoureusement exclure toute pensée d’y fonder une École d’études bibliques. Aussi bien il n’était que trop vrai : le local, les hommes, les livres, les moyens financiers, tout absolument faisait défaut et ne pouvait être attendu que de la Providence, à supposer qu’on se puisse octroyer quelque droit de la tenter. Et pourtant, à cette heure même le sombre tableau s’illuminait de quelques rayons inattendus. Certains avantages efforts par une toute nouvelle législation française aux étudiants ecclésiastiques se destinant aux Missions et fixes avant leur vingtième année dans un territoire de mission permettaient d’escompter le recrutement d’étudiants bibliques, Dominicains ou autres, à Jérusalem. Mais l’influence du pays biblique lui-même se révéla décisive entre toutes. A son heureuse surprise, le P. Lagrange constata des l’abord que ce climat palestinien dont on lui avait fait la plus horrifiante peinture n’apporterait sans doute aucune fatale entrave a l’étude; d’autres religieux y donnaient courageusement déjà l’exemple d’un labour très actif. Et des l’abord surtout, lui qui depuis des années déjà longues avait tant aimé le Livre, il était fasciné par la Terre Sacrée, saisi par cette harmonie que les desseins de Dieu établirent, ici plus que partout ailleurs, «entre le sol et les faits de l’histoire», captive par les délices de cette «sensation historique» vantée par Paul Bourget, dont il aimait à dire «qu’en Terre Sainte on serait tenté d’appeler extase historique».

Après quelques premières semaines d’observation, le P. Lagrange adressait au Révérendissime P. Larroca, général de l’Ordre, un rapport enthousiaste sur la fondation de l’Ecole biblique, à laquelle il se considérait comme consacré, et sollicitant des instructions positives. Il espérait les trouver au retour d’une randonnée de plusieurs mois a cheval par les pistes de Palestine et de Transjordanie, qui l’avait mis au contact du pays, de la population, des usages, des sites, des horizons chargés de la plus émouvante histoire, depuis l’arrivée des Patriarches jusqu’au passage de Jésus. Vraiment des lors, à ses yeux, la Terre aiderait intensément à comprendre le Livre. Aucune instruction n’étant encore à Jérusalem a son retour, le 15 juillet il repartait pour la France dans le dessein de les solliciter de vive voix. Tout parut un moment compromis par les projets simultanés d’attacher le P. Lagrange à l’Université naissante de Fribourg (Suisse) comme professeur d’exégèse néo-testamentaire, et au collège de la province de Toulouse comme professeur de théologie dogmatique. Un ordre du Général l’envoya définitivement à Jérusalem, d’ailleurs sans autres directives, ni concours efficace, que la mission de fonder l’Ecole d’études bibliques, voire un collège théologique annexe. Trois mois plus tard, le 15 novembre 1890, en la fête du Bienheureux —aujourd’hui Saint et Docteur de l’Eglise — Albert le Grand, «l’Ecole pratique d’études bibliques établie au couvent des Dominicains Saint-Etienne de Jérusalem était officiellement ouverte par un discours inaugural du P. Lagrange qui en exposait les raisons, en définissait le caractère et en précisait le but. Aux applaudissements bienveillants des amis groupés sous la présidence de M. Ledoulx, consul général de France en Palestine, se mêlait beaucoup de surprise. Une grande École technique? Mais d’où la faire surgir et où l’abriter? Car, en jetant les yeux sur les murailles de cette aula qui représentait son plus important local, on y pouvait voir encore les anneaux révélateurs de l’ancien abattoir... Comment réaliserait-on l’au­dacieux programme esquissé, puisque l’orateur avouait commencer «humblement, faiblement, pauvrement surtout, avec une table, une tableau noir et une carte pour matériel scolaire»?  Ce qui pouvait sembler présomption utopique ou défi au bon sons n’était plus alors, pour le P. Lagrange, qu’une obligation vaillamment acceptée d’obéissance religieuse, et son dernier mot avait été : «... nous commencerons avec l’aide de Madame Sainte Marie et de Monseigneur Saint Etienne, dans la confiance que Dieu le veut! »

Où êtes-vous, les auditeurs de cette génération initiale dont j’eus le privilège de grossir les rangs juste à la fin du premier exercice scolaire? Vous qui vivez encore, avez-vous jamais oublié la salle aux anneaux, la carte unique dont chacun de nous sut bientôt par coeur le plus menu détail, la table autour de laquelle on se tassa dix-huit mois dans un heureux coude à coude, le tableau noir où se bra­quaient nos yeux obstinés pour y apprendre les alphabets, les formes verbales ou nominales et les paradigmes sémitiques transcrits et expliqués par le P. Lagrange? A lui seul il enseignait, en ce début, l’hébreu, l’arabe, l’assyrien, 1’Introduction générale a l’Ecriture Sainte, l’histoire de l’Orient ancien, l’Archéologie de la Bible ; il commentait divers chapitres des Livres historiques, enfin dirigeait l’École et le Couvent avec  toutes les charges morales et matérielles qui s’ensuivaient. Au P. Séjourné, son premier et plus précieux collaborateur, avaient été dévolus le Nouveau Testament, la Topographie de Jérusalem, l’organisation des promenades archéologiques hebdomadaires et la conduite des voyages périodiques de beaucoup plus considérable ampleur. Un ecclésiastique français du Patriarcat latin, M. l’abbé Heidet, prêta le concours aimable de son expérience pour inaugurer l’enseignement de la Géographie sacrée. Le collège philosophique et théologique annexe avait ses professeurs particuliers. Avant le milieu de la seconde année s’achevait, sous l’impulsion résolue du P. Lagrange, le bâtiment de l’Ecole, modeste mais pra­tique a l’instar de ce que voulait être cette institution. Et voici que déjà, sous l’effet d’un prosélytisme rebelle au sentiment de difficultés multiples et ambitieux de faire participer un cercle plus vaste aux avantages de l’étude poursuivie dans le pays même du Livré, naissait la Revue biblique, soeur cadette de l’Ecole et son reflet aussi persévé­rant que fidèle depuis janvier 1892.

A partir de cette double fondation, École et Revue s’identifient de telle sorte au P. Lagrange que vouloir résumer son activité personnelle équivaudrait à tenter l’histoire en raccourci de son oeuvre. Aussi bien a-t-elle repose pendant trente ans -c’est-à-dire jusqu’au lendemain de la Guerre mondiale- pour une très large part, sinon même exclusivement, sur ses épaules; il en demeurait d’ailleurs l’âme, hier encore, a quarante-huit ans d’intervalle, quand sa main, son infatigable main s’est figée sur flue page inachevée, parce que son regard intérieur venait de s’ouvrir aux divines clartés de la vision éternelle. Avant de se risquer à retracer, au fil des années, les péripéties d’une longue existence qui fut, dans toute la réalité du terme, un combat pour la Vérité, pour l’honneur de l’Église, pour la défense et le triomphe de la Parole de Dieu transmise par les Livres Saints, il convient de laisser s’apaiser la douloureuse émotion du deuil, comme aussi le dernier frémissement de retentissantes et parfois très âpres controverses. On essaiera donc seulement ici de synthétiser, avec la plus calme sérénité, le caractère et l’évolution de l’oeuvre du P. Lagrange : oeuvre à laquelle l’amitié du maître initia, presque des le point de depart, la bonne volonté du disciple.

 DANS L’ARENE.

Le P. Lagrange vient d’avoir trente-cinq amis. Depuis dix ans, sous le mystérieux appel divin de la vocation, il a sacrifié les perspectives d’une carrière où succès et satisfactions lui seraient normalement assurés, pour embrasser la vie religieuse dominicaine, dans une aspiration intense à devenir un apôtre du Christ Jésus. Pour le mieux connaître d’abord lui-même et puiser en cette connaissance un plus ardent amour en vue de donner ensuite à cette connaissance et à cet amour un rayonnement plus fécond parmi les autres âmes, il s’est épris des divines Ecritures, car elles rendent témoignage au Christ Sauveur. En possession maintenant des moyens les plus efficaces pour entrer plus avant dans l’intelligence des textes sacrés, fixé désormais au coeur même de cette contrée privilégiée qui constitua jadis, par un dessein de la Providence, le cadre historique de la révélation, il lui serait loisible, à coup sûr, il lui serait consolant surtout de savourer en fine méditation silencieuse l’enseignement de la Bible et de s’abandonner à la fascination d’en restituer le milieu historique. Son âme d’apôtre ne pouvait se satisfaire d’une telle attitude. Soldat du Christ, il avait pour l’honneur de ce Chef divin la noble passion qui suscite le courage et alimente l’héroïsme sur les champs de bataille, pour la défense et le triomphe du drapeau, symbole de la Patrie terrestre. Il lui demeurait intolérable que la Parole de Dieu puisse être en butte aux libres attaques d’une science trop confiante en elle-même, qu’elle soit bafouée par des sarcasmes audacieux, compromise ici on là par une apologétique improvisée, qu’on la néglige trop souvent enfin comme incompréhensible ou insipide, n’ayant plus aucune adaptation pratique aux exigences de notre temps.

La «Question biblique», suivant l’expression dès lors fameuse, avait pris fine inquiétante acuité dans les dernières décades du S. XIX. Après avoir acquis jadis, sons l’impulsion du protestantisme naissant, une importance aussi prépondérante que dangereuse puisqu’elle ne  se subordonnait plus au magistère divinement qualifié de l’Eglise, l’autorité de la Bible s’était volatilisée dans le chaos de l’interprétation individuelle. Un rationalisme implacable régissait l’exégèse scripturaire en toutes les écoles allemandes spécialement, comme, d’ailleurs en la plupart des Eglises évangéliques. Le rationalisme, issu d’une philosophie présomptueuse, en éliminant le surnaturel et sa possibilité même et en niant par principe l’intervention divine dans l’histoire d’Israël, reléguait toute l’Ecriture au musée des légendes périmées et des mythes surannés que la supercherie de certaines castes ambitieuses aurait trop longtemps accrédités parmi les simples, on fait prévaloir d’autorité dans une foi plus confiante que circonspecte. A l’histoire sainte succédait une Histoire mesquine, exclusivement á la mesure de la plus banale humanité; l’Evangile, vidé lui-même de tous ses éléments divins, et de ses transcendantes perspectives, n’était plus que le rêve astucieux ou halluciné de quelques doctrinaires entreprenants. Aux premières manifestations de ce péril rationaliste, la science catholique fut un peu déconcertée par des conclusions qui prétendaient se fonder sur un recours aux textes bibliques originaux, étudiés avec une critique se disant dûment informée par la philosophie, par l’histoire et l’archéologie de l’Orient ancien.

Aussi longtemps que ces attaques d’un nouveau genre se produisirent seulement dans les chaires des Universités d’Outre-Rhin et que leurs effets corrosifs n’apparurent qu’en de lourds ouvrages spéciaux, on put croire qu’ils n’ exerceraient pas de ravages considérables dans les masses, peu coutumières, en apparence tout au moins, de se passionner pour de tels conflits; c’était dangereusement oublier que tôt ou tard, les idées sont répercutées dans l’action qui peut d’abord en paraître la plus indépendante. On estimait an surplus sauvegarder efficacement les positions catholiques en dressant les unes contre les autres certaines outrances disparates du rationalisme; de préférence encore en exploitant, pour corroborer le témoignage de la Bible; tout ce qui pouvait s’y prêter dans les conquêtes de l’exploration orientale, éblouissantes depuis une génération. Cette défense de la Bible par les découvertes modernes, si méritoire qu’elle puisse être, demeurait extrinsèque, superficielle, assez souvent précaire. Pour un fait d’histoire enregistré par un récit biblique et confirmé par une heureuse trouvaille archéologique, dix autres se dérobaient à cette précieuse vérification humaine et s’y déroberaient, on devait l’appréhender, à tout jamais. De quelle fouille en effet pourrait jamais sortir par exemple la preuve tangible, péremptoire, qu’Eve fut créée par Dieu d’un côte d’Adam, ou que les eaux du Déluge universel s’élevèrent de 15 coudées au-dessus des plus hautes montagnes du globe? Quelle découverte, sinon miraculeuse, viendra donner quelque évidence matérielle et incontestable à la prédiction d’Isaïe signifiant prophétiquement au scepticisme d’Achaz l’avènement futur d’un Messie, enfant né d’une Vierge, qui rendra Dieu présent parmi les hommes? Et pouvait-on enfin sans inconvénient, sans invraisemblance non plus, attendre ou se croisant les bras la trouvaille providentielle d’un Pentateuque mosaïque intégral, conforme jusqu’au plus minuscule iod au texte reçu, par conséquent de nature à ruiner sans appel cette ahurissante vivisection de la critique littéraire rationaliste dépeçant le Pentateuque en menus morceaux, pour le recomposer en une sorte d’arlequinade, au nom d’une philologie et d’une analyse qui se targuent d’en apprécier le caractère, l’origine et la date? Le moment était arrivé d’ailleurs ou la diffusion des idées rationalistes en France par une pensée claire et une plume prestigieuse allait séduire ces masses estimées trop souvent indiffé­rentes aux problèmes spéculatifs et doctrinaux. Dieu s’évanouissait dans une vague fiction, puisqu on affirmait le monothéisme né d’un inconscient préjuge parmi les rêveries creuses des nomades orientaux à travers les hallucinantes étendues désertiques incendiées de soleil à longueur de jours, ou écrasées de mystérieux silences dans la splendeur des nuits. Hallucination poétique également le divin mystère de l’Evangile, puisque «l’idylle galiléenne» transposait sur le mode humain le plus gracieux mais le plus strict une histoire qui s’était donnée jusqu’ici comme fondée sue un mystère et prolongée par une série de miracles.

Il est bien entendu que le débordement du rationalisme ne saurait affecter les positions catholiques en elles-mêmes. Sous l’égide toute puissante et infaillible de l’Eglise, le trésor de la Foi demeure inaccessible aux entreprises les plus audacieuses d’un faux savoir humain; les âmes établies dans ce bercail y sont donc en sécurité si nulle séduction ne réussit à troubler ou obscurcir leur confiance dans l’autorité divine du Pasteur suprême à qui les destinées du bercail  ont été confiées. Beaucoup succombent au contraire, pour s’être présomptueusement soustraites à la protection du bercail et aventurées en ces halliers d’une science qui se proclame indépendante et s’auréole de fallacieux appâts. Combien plus encore, qui se disaient d’Eglise sans aucune adhésion raisonnée, deviennent fatalement la proie de doctrines qui substituent l’homme à Dieu, la raison à la Foi, la satisfaction naturelle au devoir! Aiguillonné par la conscience d’un péril si funeste: à tant d’âmes, en même temps qu’il s’émouvait du mépris sarcastique dont le rationalisme biblique affectait d’accabler 1’Église, le P. Lagrange n’eut pas un seul instant d’hésitation entre la voie paisible au coeur du traditionalisme, où il n’aurait qu’à jouir du bienfait de la Foi dans la tranquille expansion de son horizon scientifique, et 1’âpre voie des combats pour l’honneur de l’Eglise sa mère, pour le bien des âmes, pour le règne du Christ, le choix de ce soldat de Dieu, de ce témoin du Christ Jésus était fixé d’avance: il se jetterait vaillamment dans l’arène; mais on n’oubliera pas cet aspect suggestif de sa généreuse résolution: «avec l’aide de Madame Sainte Marie»— ceux qui l’ont connu de près savent ce qui tient dans ces mots—.

Le P. Lagrange, ancré dans un sens catholique à la fois très humble, très défiant de lui-même et très éclairé, releva le gant jeté par l’exégèse rationaliste de la Bible en acceptant, des l’ouverture de 1’ École, un combat transporté sur le propre terrain scientifique dont le rationalisme estimait avoir fait son fief, et avec ses propres armes. Prétendre en effet lui barrer la route avec les seules armes de l’exégèse dite traditionnelle équivalait, suivant la boutade pittoresque de Chevreul, à «entreprendre le combat de l’arbalète contre le canon rayé». C’est pour tâcher de mettre les canons dé son côté que le P. Lagrange entrait en lice avec une méthode nette, raisonnée, mûrie dans l’étude et la méditation au cours des années antérieures et qu’il allait mettre en acte longtemps avant toute formulation de principe. Définie d’un mot comme «Méthode historique», on en peut résumer ainsi la substance la: Bible est un livre divin, parce qu’écrite tout entière sons l’inspiration de l’Esprit Saint. A ce titre dépasse naturellement toute perception de l’intelligence humaine et requiert, pour son interprétation fondamentale, une autorité dérivée de Dieu même, c’est-à-dire le magistère de l’Eglise. Toutefois, et en vertu de  l’inspiration divine dont les auteurs sacrés eurent le privilège, ce livre est en même temps et non moins intégralement humain, car il fut écrit par l’intermédiaire d’hommes et au profit de l’humanité, pour lui communiquer la connaissance des vérités religieuses néces­saires à l’accomplissement de sa destinée sur la terre. A l’instar de l’Incarnation, où le Verbe de Dieu fait chair a pris une nature absolument semblable à la notre, hormis le péché, la Parole de Dieu s’est concrétisée dans les Livres Saints sous des formes en tout semblables à des compositions littéraires humaines. Leur intelligence est donc des l’abord soumise aux mêmes lois que celle des écrits purement humains. C’est dire assez que, pour les bien entendre, il faut au préalable se préoccuper de leur genre littéraire, de leur origine dans le temps et dans l’espace; chacun sait de reste, aujourd’hui, qu’un Chant épique ne s’interprète pas de même sorte qu’un récit d’histoire, que l’histoire même n’a pas un caractère uniforme dans Thucydide, Tacite, Joinville ou Augustin Thierry, que l’histoire enfin sera correcte­ment comprise a la condition seulement de bien connaître la langue originelle du récit, l’époque et le milieu où se déroulèrent les faits. Et ce qui vaut pour l’histoire ne vaut pas moins pour n’importe quel autre genre littéraire.

Histoire, philologie, géographie, ethnographie orientale, archéo­logie sont donc autant de sciences aptes à projeter de précieuses lumières sur les Livres Saints et d’une acquisition d’autant plus nécessaire quelles sont plus avidement exploitées par l’exégèse indé­pendante. Mais qui ne voit les difficultés d’une tâche envisagée dans une telle ampleur, à tout le moins jusqu’au jour où d’assez nombreux collaborateurs spécialisés en pouvaient efficacement partager le poids? Il y fallait, en vérité les dons exceptionnels d’une puissante intelligence, les ressources d’une indomptable énergie, la plus robuste foi dans le secours humblement, assidûment implore de la Providence, pour aborder cette entreprise et la faire progresser jusqu’au jour où le succès en deviendrait la garantie humaine. On ne doit d’ailleurs pas perdre de vue que, si le P. Lagrange se mettait à l’oeuvre avec un plan bien arrêté, la réalisation de ce plan a Jérusalem dans la plus complète pénurie de ressources appropriées était essentiellement un acte de soumission au désir exprimé par ses Supérieurs. Quand on lui demandait plus tard comment il avait osé risquer cette réalisation que tout paraissait vouer à un échec. Mais précisément, répondait-il avec sérénité, parce que c’était inhumain et que tout semblait le déconseiller, il valait la peine de l’entreprendre; c’est Dieu qui réaliserait tout, s’il voulait cette oeuvre... Dès avant la fin de la seconde année la bénédiction et les encouragements du Souverain Pontife apportaient à ce zèle, aussi courageux que surnaturel, le meilleur gage de succès et la plus précieuse récompense qu’il puisse ambitionner. Par un bref en date du 17 septembre 1892, Léon XIII daignait approuver non seulement l’idée générale de l’Ecole, mais toute son organisation pratique; il proclamait l’utilité comme l’importance d’une telle entreprise et, conscient de son extrême difficulté, prescrivait au P. Lagrange et à ses collaborateurs d’agrandir leur courage et d’avoir confiance dans sa protection. Cette confiance ne pouvait qu être affermie quand, deux mois plus tard, l’Encyclique Providentissimus Deus vint tracer un programme d’étude scripturaire auquel celui de l’Ecole et de la Revue biblique se trouvait accordé par avance : «Conserver la doctrine de l’inerrance de la Bible et chercher la solution des difficultés dans une  exégèse a la fois traditionnelle et progressive».

Jusqu’au jour où il aurait pu donner à une génération initiale de disciples la formation fondamentale préalable aux spécialisations requises par son immense programme, le P. Lagrange devait assumer la charge de frayer la voie dans presque tous les domaines. A parcourir seulement les premières années de la R.B.:, on sera saisi d’une admiration stupéfaite devant l’extraordinaire variété de son labeur. Avec une compétence qui s’imposa promptement à l’attention des savants, il traitait tour à tour de la topographie de Jérusalem, de géographie sacrée, des fouilles archéologiques et de leurs résultats, des traditions relatives aux Lieux Saints, d’histoire et d’ethnographie de l’Orient ancien, d’épigraphie sémitique et grecque. Il avait dès lors coutume de déplorer avec une émouvante sincérité, dans les causeries intimes, ce qu’il appelait humblement son «insuffisance» en ces délicates études, pour stimuler mieux nos jeunes ardeurs. Et sans doute ne pouvait-il exceller en chacune. Mais était-il à ce point «insuffisant», en méthodologie topographique je suppose, l’homme qui, pour son coup d’essai, savait se dégager du chaos des systèmes incohérents et fixer le site historique de la Jérusalem primitive, ou Cité de David, et jalonner une évolution de la Vile Sainte que les découvertes archéologiques ultérieures ont confirmée de tous points? Et il en allait de même en linguistique orientale par exemple, on l’a note déjà. Ce n’était pourtant là qu’un aspect, et non le plus absorbant de sa tâche; car en même temps la Bible, qu’il voulait éclairer et défendre, demeurait au premier plan de ses préoccupations. Suivant ce qui, chez mi, fut toujours un principe d’aller droit aux questions essentielles, il s’était immédiatement placé au point vital de la «question biblique»: mettre en lumière ce qui constitue le caractère sacré de l’Écriture, c’est à dire là nature et les effets de l’Inspiration; discuter les problèmes fondamentaux, à savoir les Origines, la Chute, le Déluge, envisagés par l’exégèse indépendante comme un décalque banal des mythes babyloniens; préciser le sens et la portée de l’histoire patriarcale, que le rationalisme prétendait reléguer dédaigneusement au musée des légendés périmées; suivre dans l’histoire d’Israël l’action divine et l’enseignement religieux, où l’hypercritique affectait de n’apercevoir que la rhapsodie plus ou moins astucieuse de castes sacerdotales tardives. Il fait front sur toute la ligne, et pour mieux défendre fort souvent il attaque. Ses iconographies sur La nouvelle histoire d’Israël et le prophète Osée, Le panthéisme dans I’Histoire sainte, la Vierge et Emmanuel sont toutes de 1892. Le thème de l’Inspiration reviendra souvent sous sa plume. A la lumière de saint Thomas, son Maître de prédilection, il en fera prévaloir une notion raisonnée, cohérente et claire, qui met sous son influence aussi bien les idées que leur expression verbale dans un tout intégralement divin et intégralement humain, par la subordination d’une cause instrumentale intelligente et libre à la causalité principale de Dieu. Concordisme et idéalisme, L’Hexaméron, L’innocence et le péché, sans parler des vues nouvelles et fécondes semées en de simples comptes rendus bibliographiques, sont comme les étapes d’une marche en avant où déjà ne manquent pas les obstacles. La «Méthode historique» faisait ainsi ses prouves en quelque sorte avant même d’être explicitement formulée.

Le Congrès catholique de Fribourg, en septembre 1897, inaugurait une section scripturaire, dont le P. Lagrange fut nommé président. Sa communication sur Les sources du Pentateuque, premier essai d’utilisation de cette «science critique» recommandée par l’Encyclique Providentissimus Deus, parut rallier les suffrages des exégètes sans provoquer d’abord d’émoi parmi les théologiens qualifies. Cette communication, préalablement soumise en effet an jugement de plusieurs maîtres thomistes des plus accrédités dans l’Ordre, le fut, aussitôt après le Congrès, à diverses autres personnalités éminentes dans l’enseignement catholique. Il s’agissait d’assurer plus strictement encore le contrôle de ses conséquences doctrinales, en vue d’une publication éventuelle qui la répandrait en dehors du cercle des exégètes spécialisés. Leurs avis unanimes, que j’ai eus sous les yeux, laissaient naturellement au Père Lagrange la responsabilité des preuves techniques de la théorie proclamée très avantageuse pour la solution de graves difficultés, mais déclaraient ne rien trouver dans ses conclusions qui fût contraire il aucune exigence dogmatique, ou ne s’accordât point aux directives pontificales de l’Encyclique Providentissimus Deus. Tout au plus l’un ou l’autre théologien de marque suggérait-il le danger d’une application imprudente et outrancière. Je sais ce que la considération très attentive de ce danger avait depuis longtemps coûté de méditation, d’angoisse, de prière à mon maître, et l’heure m’est a jamais inoubliable où fut décidée la publication.

Dans les brèves notes intimes, postérieures de presque trente ans, que j’ai sous les yeux, l’écho de cette angoisse résonne sons ces mots : «Eclairez-moi, mon Dieu, sur les raisons qui m’ont décidé et dont aurai à rendre compte devant vous!» Fidèle à l’interdiction de tout ce qui pourrait être taxé d’affectueuse apologie de ma part, je tairai les raisons surnaturelles qui furent décisives et retâterai seulement un des motifs accessoires. A leur explicite approbation doctrinale nombre d’autorités ajoutaient l’opportuniste conseil de ne pas courir au-devant d’une réaction à peu prés certaine en des milieux moins sensibles au progrès véritable et a la dignité de l’exégèse catholique avertie qu’aux avantages d’un conservatisme routinier. Mieux vaudrait donc laisser agir le temps, s’imposer à la confiance en gagnant de plus en plus, par des travaux de pur orientalisme, cette faveur du monde savant dont le directeur de l’Ecole et de la -Revue biblique pouvait déjà s’honorer et qui rejaillissait sur la science catholique. J’ignore le nom du sympathique censeur qui formulait le plus catégoriquement cet avis, suggéré d’ailleurs par plusieurs autres. C’était s’établir de parti pris dans la stagnation au point de vue biblique, n’envisager que le bénéfice personnel d’une renommée d’orientaliste et laisser le rationalisme, maître incontesté du terrain; exercer de plus en plus ses ravages dans les intelligences et dans les âmes.

Le jeune docteur en Droit avait flagellé naguère dans sa thèse l’inanité de l’entreprise législative impériale qui prétendait, «en organisant l’immobilité... rendre la vie au monde romain épuisé». Devenu religieux et apôtre, à vingt ans d’intervalle, pouvait-il n’envisager que le profit personnel de s’établir dans l’immobilité?... Mû par sa conviction que la doctrine catholique est «à la fois immuable et progressive», que la vérité révélée peut, sans se transformer, grandir dans la lumière, fort surtout enfin de son inaltérable attachement au magistère de l’Eglise dont il se sentait le fils indéfectiblement soumis sans réserve, par avance et de plein coeur, à tout jugement sur les résultats de son activité, le Père Lagrange se décida pour la marche en avant. L’article sur Les sources du Pentateuque parut dans la RB. en janvier 1898. L’immédiate levée de boucliers n’était ni pour l’émouvoir, ni pour le déconcerter: il ne s’attarda même pas a ferrailler stérilement contre les champions improvises de l’inertie routinière et se consacra tout entier a des réalisations plus pratiques et de bien autre portée.

Sons le contrôle vigilant de la censure de l’Ordre, il élaborait, en 1900, le Projet d’un commentaire complet de l’Ecriture Sainte et faisait paraître, en 1903, des Etudes sur les religions sémitiques dont le crédit persiste, parmi les spécialistes, même après trente-cinq ans d’un progrès intensifié par d’incessantes découvertes archéologiques. En même temps, il préparait un exposé d’ensemble de la méthode dont s’inspirait tout son labour scripturaire. Cet exposé, présenté d’abord en six conférences à l’Institut catholique de Toulouse, en novembre 1902, sur l’invitation de Mgr. Batiffol qui on était alors Recteur, fut publié de suite après, en 1903, dans le petit volume destiné à devenir fameux sous le titre: la Méthode historique, précisé dans l’avant-propos : «surtout dans l’exégèse de l’Ancien Testament ». C’est autour de lui qu’allait se cristalliser bientôt l’assaut le plus fougueux. On voudra bien ne pas perdre de vue que toutes ces publications du Père Lagrange, honoré vers ce même temps et après avoir dûment subi l’épreuve canonique usuelle de la dignité de Maître en Théologie, présentaient la sanction de théologiens notables dans l’Ordre. Que «la Méthode historique», à l’encontre d’insinuations mieux intentionnées sans doute que bien informées, n’ait encouru dès lors aucune réprobation ecclésiastique, il on existait une preuve péremptoire dont le Père Lagrange ne fit jamais état lui-même au plus fort des attaques dirigées contre lui. C’est en 1932 seulement, dans la nécessité de s’expliquer sur M. Loisy et le modernisme, remis à l’ordre du jour par la publication des célèbres Mémoires, qu’il a brièvement raconté des faits dout il n’eût tenu, vingt ans plus tôt, qu’à lui de se prévaloir le Souverain Pontife Léon XIII, l’ayant choisi parmi les premiers consulteurs de la commission biblique prévue par les Lettres apostoliques Vigilantiae (30 octobre 1902), le faisait venir à Rome, au mois de février 1903, pour envisager que la RB., tout en demeurant sons sa direction, devienne l’organe officiel de la Commission biblique, et l’attacher lui—même à l’Institut biblique pontifical dont S. S. projetait la fondation. La faveur que Léon XIII daignait accorder «à la Revue biblique n’était certes pas, de l’avis même du P. Lagrange, une approbation positive de tout ce qu’on y avait écrit; elle signifiait du moins que sa méthode pouvait être employér utilement». Et quand le désir du Souverain Pontife s’exécuta, sans autre modification dans la RB. que l’inauguration d’une Nouvelle série, janvier 1904, l’ouvrage où se formulait explicitement La Méthode historique avait déjà largement fait sa vole. Peut-être, à vrai dire, plait encore à quelqu’un la pensée que «dans les mains défaillantes du vieux- pontife les rênes, sur la fin, flottaient un peu»; mains je rappelle seulement des faits et n’écris point un plaidoyer; aussi n’évoquerai-je plus, à ce propos, qu’un soul fait: le jour où, vers le début d’avril 1903, le P. Lagrange sollicita la permission de retourner à Jérusalem pour quelque temps du moins, Leon XIII lui répondit avec bonté: «Oui, retournez à Jérusalem... ; puis vous reviendrez; je vous ferai travailler auprès de Nous». Sa mort, le 20 juillet 1903, devait anéantir le projet.

A l’heure même où s’imprimait La Méthode historique paraissait le manifeste de M. Loisy, L’Évangile et I’Eglise. Il précipita l’explosion de la «crise moderniste», dont les remous tumultueux devaient occasionner de si cruelles épreuves au P. Lagrange. Pour apprécier en toute exactitude sa position et sa souffrance au cours des dix années qui suivirent, il faut avoir vécu dans son intimité constante à travers les péripéties de cette lutte sans trêve, où il était pris simultanément à partie des deux côtés de la barricade. L’équipe moderniste, ou tout au moins ses sympathisants, affectaient volontiers de donner à entendre que La Méthode historique et ses applications ne différaient de leurs doctrines que par une présentation moins loyale. Parmi les catholiques, de bons esprits s’alarmaient de voir appliquer à 1’étude de l’Ecriture des principes critiques dont ils n’avaient nullement eu souci de s’informer eux-mêmes, qui bouleversaient leur quiétude et dont la vraie portée leur échappait. Plus nombreux cependant encore furent les apologistes de fortune, chasseurs d’orthodoxie dans l’âme d’autrui, qui se flattèrent de pouvoir dépister, sous des apparences correctes ou inoffensives, un venin moderniste d’autant plus dangereux qu’il se dissimulait avec une astuce plus perfide. Un de ces plus bouillants limiers crut même devoir consacrer à démasquer le péril sournois, dans une pieuse revue intitulée si je ne me trompe : O salutaris hostia, de copieuses pages couronnées par une apostrophe enflammée. Dans ce morceau de bravoure, le P. Lagrange, loup camouflé sous une toison de brebis, était sommé d’avoir à cesser de dévaster la bergerie du Bon Pasteur, de ne pas déshonorer plus longtemps la blanche livrée dominicaine et de ne plus monter à l’autel que profanait le sacrilège quotidien de sa piété frelatée... Ces imputations d’un zèle bien intentionné, n’en doutons pas, étaient mises sous la garantie d’une enquête directe et perspicace; je puis même rendre témoignage de l’obséquieuse et persévérante assiduité du vaillant inquisiteur autour de mon maître.

De telles outrances étaient assurément tout aussi négligeables que les argumentations moins véhémentes mais d’apparence plus technique improvisées à l’envi dans les revues et jusqu’en des journaux quotidiens, pour flétrir le modernisme dissimulé du P. Lagrange. Lui les excusait en les mettant au compte d’une bonne foi mal éclairée sur des problèmes très ardus et ne tolérait pas que l’affection de ses disciples s’engage pour sa défense en de stériles controverses. Il ne sortit de cette réserve silencieuse que le jour où le R. P: Delattre, S. J., orientaliste très en vue, se fut donné la tâche, dans un gros livre à savante allure, de pourfendre ce qu’il appelait: Une nouvelle école d’exégèse et les autorités qu’elle invoque. Bien que la valeur concrète des arguments demeurât passablement inférieure à l’assurance péremptoire des conclusions, formulées sur un ton dénué de toute aménité, un tel adversaire ne pouvait plus être traité par prétérition. Avec autant de modération que de sang-froid, le P. Lagrange réalisa donc un examen précis mais sobre des arguments invoqués par le R.P. Delattre. Il en résultait la démonstration qu’à force de vouloir pulvériser une méthode exégétique examinée sans ce minimum de bonne volonté, sinon de sympathique préjudicielle, que requiert une intelligence correcte des idées d’autrui, le valeureux controversiste travestissait en maints endroits essentiels la Méthode historique. En tout cas, s’il trouvait chimérique et surtout dangereuse cette manière historique de concevoir la Bible, il n’avait nullement fait la preuve qu’elle ne s’accordât point «avec la doctrine traditionnelle de l’Église sur la véracité et l’inspiration des Ecritures», ni qu’elle fût infidèle «aux principes des Pères et à l’esprit ecclésiastique». Moins que tout autre le P. Delattre, assyriologue distingué, ne pouvait ignorer les questions posées par la rotation des récits bibliques touchant les Origines avec les mythes babyloniens, et que sa réaction tranchante contre La Méthode historique ne résolvait d’aucune sorte. Les Supérieurs ne crurent pas devoir autoriser la publication de cet Eclaircissement sur la Méthode historique. Il fut répandu seulement par un très petit nombre d’exemplaires imprimes Pro Manuscripto (1905), et le P. Lagrange, au milieu de sollicitudes intimes qui paraissaient ne troubler en rien sa sérénité, se renferma dans un labeur capable d’absorber plusieurs vies moins actives que la sienne.

Malgré la très lourde charge de sa direction à l’Ecole et à la RB. et tout en préparant un commentaire de la Genèse, il élargissait incessamment les horizons de son enquête historique, étudiait le Zoroastrisme pour éclairer le Judaïsme, approfondissait les prophéties messianiques, précisait la notion des noms divins dans la Bible, synthétisait les résultats des éblouissantes fouilles de Crète pour en pénétrer les contacts avec l’Orient, discutait le caractère et la portée des textes minéo-sabéens et des Papyrus d’Élephantine. Il était au milieu de ces travaux d’allure presque encyclopédique, au moment on la crise moderniste entra dans une phase aiguë. Le débat fut tranché par le décret du Saint-Office, Lamentabili sane exitu (3 juillet 1907), condamnant les erreurs novatrices concrétisées dans 65 propositions nettes qui les dégageaient des expressions savamment alambiquées où l’on sait aujourd’hui, par les Mémoires de M. Loisy, qu’elles avaient affecté de se dissimuler. Dès le mois d’octobre suivant, et sans attendre d’en être requis, le P. Lagrange faisait paraître un article sur le décret pour y donner la plus franche et intégrale adhésion, en montrant à quel point cette intervention de l’Eglise était salutaire, encore qu’il n’ait pas cru devoir prouver dans le détail qu’aucune des propositions réprouvées ne visait quelque partie de ses écrits, ou n’en reproduisait la teneur ou le sens. Malgré sa réserve et sa dignité, une telle attitude ne devait pas désarmer, tant s’en faut, une inquisition sans mandat, s’exerçant avec plus d’intempérance que de lumière, voire de simple correction. Ce fut aussitôt une formidable recrudescence d’insinuations captieuses et d’attaques directes, où le zèle ému suppléait généralement aux raisons positives immense et formidable réseau de suspicion par principe et de parti pris hostile, contre quoi nulle assurance de bonne foi, ni de franche loyauté ne pouvait avoir prise. Il n’était pas jusqu’aux témoignages éventuels d’estime et de sympathie donnés parfois alors à son oeuvre scientifique par des personnalités ou des institutions aussi parfaitement étrangères que possible à tout conflit doctrinal qui ne fussent interprétés à sa charge on le tenait pour coupable de les avoir sournoisement provoqués pour s’en prévaloir et prétendre les opposer à la juste animadversion ecclésiastique.

Ainsi traqué de droite et de gauche, rendu responsable de quelques défections retentissantes de gens qui prétendaient partager ses idées, taxé d’obstination hérétique en des principes que les meilleurs théologien n’avaient pourtant jamais condamnés, incriminé de connivence avec l’erreur quand il se taisait, d’hypocrisie quand il réprouvait des assertions modernistes contre lesquelles il avait, l’un des premiers avec les Batiffol et les de Grandmaison, le plus courageusement lutté, le P. Lagrange connut alors des jours de la plus poignante angoisse. Elle me serait aujourd’hui rappelée, s’il pouvait en être besoin, par quelques mots des notes intimes : «se justifie-t-on perpétuellement contre des soupçons?... Avais-je un refuge plus sûr que le silence et le recours à Dieu?»... Plus fréquentes qu’en aucun autre temps furent alors ses visites au Calvaire ou à Gethsémani, d’où il rentrait invariablement avec une calme énergie qui me faisait rougir de mes juvéniles impatiences, et le travail reprenait aussitôt a plein.

Cette guerre sans merci devait revêtir un caractère plus âpre encore quand elle s’en prit non seulement au P. Lagrange, mais à son œuvre de prédilection, l’Ecole biblique de Jérusalem. On n’a pas oublié quels motifs en avaient inspire la fondation, ni les hauts encouragements qu’elle avait reçus, et tantôt vingt ans d’exercice mettaient ses avantages en évidence. Il eût été fort admissible, en principe au moins, d’envisager une création similaire collaborant au même but dans une émulation cordiale. Ce n’était guère le cas de celle que vint un jour inaugurer le R.P. Léopold Fonck, S.J., au titre de succursale nécessaire, déclarait-il, au coeur des pays bibliques, à l’Institut Pontifical de Rome dont il était alors recteur. A l’observation que l’Ecole biblique existante en pourrait apparemment faire l’office, le R. P. répliquait, avec une énergie dont le ne reproduirai pas la rudesse, que cette École avait un esprit funeste dont il saurait bien expurger le pays; si bien que d’aucuns purent se demander, sans invraisemblance trop criante, si l’on ne poursuivait pas la condamnation officielle du fondateur en vue de s’approprier son oeuvre.

Cependant le P. Lagrange, dans la pensée que son silence apaiserait cette agitation, plus encore hanté par l’humble appréhension qu’un attachement trop vif à des convictions scripturaires techniques ne compromette la paix de l’exégèse catholique, sollicitait de ses Supérieurs l’autorisation de vaquer à des travaux d’un autre ordre. Le Père Cormier, connaissant bien la trempe d’âme et de caractère d’un religieux qu’il avait éprouvé depuis longtemps, refusa d’acquiescer à cette sollicitation. Tout au contraire il manifesta son désir de le voir poursuivre, dans le même esprit de soumission mais avec une circonspection de plus en plus vigilante, son étude des saintes Ecritures, appliquée toutefois de préférence au Nouveau Testament: suggestion aussitôt suivie comme un ordre. En 1911, paraissait le commentaire de l’Evangile selon Saint Marc, premier élément de la tétralogie monumentale que devait couronner, en 1928, la synthèse si favorablement accueillie qui a pour titre : L’Evangile de Jésus-Christ.

Malgré cette orientation modifiée de son labour, et bien qu’il ait naguère avec sa parfaite droiture prêté le serment prescrit par le Motu proprio Sacrorum Antistitum, le P. Lagrange demeurait en butte à des suspicions d’autant plus douloureuses pour lui qu’elles se manifestaient parfois maintenant chez les autorités ecclésiastiques dont la confiance lui tenait le plus à coeur. Sur le conseil du Rme. Père Cormier, vers le milieu de 1911, il écrivit une déclaration aussi parfaitement explicite que digne, de soumission d’esprit et de coeur à tout jugement du Saint-Siege sur tous ses écrits présents et à venir: déclaration que le Général assurait, un peu plus tard, avoir trouvé le plus favorable accueil à Rome. Néanmoins, au moins de juillet suivant, la nouvelle circula tout à coup avec une intensité singulière que les doctrines exégétiques du P. Lagrange et notamment la méthode historique étaient officiellement condamnées. Or, à l’encontre de tant d’affirmations, la nouvelle était fausse, et l’on voudra bien retenir que jusqu’à ce jour aucun ouvrage du P. Lagrange n’est frappé de réprobation par l’Eglise. Le fait sur lequel s’était greffée la tendancieuse rumeur se réduit à ceci. Un décret de la S. Congrégation Consistoriale, en date du 29 juin 1912, considérant que le Kurzgefasstes Lehrbuch der speziellen Einleitung in das Alte Testament, du Dr. Ch. Holzhey, était entaché «des théories modernistes du rationalisme et de l’hypercritique», interdisait en conséquence «qu’il soit introduit dans les Séminaires, même à titre de consultation». Sous le coup de la même interdiction le décret mettait d’autres commentaires scripturaires de même esprit «comme plusieurs ouvrages du P. Lagrange», ceu scripta plura P. Lagrange, sans détermination plus précise. La mesure était sans contredit bénigne et l’on conçoit assez que les livres mis à la disposition des Séminaristes doivent être choisis avec circonspection. Les considérants du décret n’en étaient pas moins graves, surtout aux yeux du P. Lagrange. Dans l’esprit qui l’animait et les sentiments de profonde piété filiale envers l’Eglise dont s’inspiraient son labour et sa vie entière, il ne pouvait point ne pas réprouver, tout le premier, et; avec la plus franche sincérité, quoi que ce soit de ses opinions et de ses écrits que l’Eglise estimerait entaché de rationalisme et d’esprit moderniste.

Tout pénétré de ces sentiments, et bien que la mesure prise par la S. C. Consistoriale n’exigeât strictement de sa part autre chose qu’une adhésion générale de principe, le P. Lagrange rédigea sur l’heure une déclaration, dont voici les termes :

«Très Saint Père, prosterné aux pieds de V. S. je viens lui protester et de ma douleur de l’avoir contristée et de mon obéissance. Mon premier mouvement a été, et mon dernier mouvement sera toujours de me soumettre d’esprit et de coeur, sans réserve, aux ordres du Vicaire de J.-C. Mais précisément parce que je me sens vraiment le coeur du fils le plus soumis, qu’il me soit permis de dire à un Père, le plus Auguste des pères, mais cependant un père, ma douleur des considérants qui paraissent attachés à la réprobation de plusieurs de mes ouvrages, d’ailleurs indéterminés, et qui seraient entachés de rationalisme. Que ces ouvrages contiennent des erreurs, je suis prêt à le reconnaître, mais qu’ils aient été écrits dans un esprit de désobéissance à la tradition ecclésiastique, ou aux décisions de la Commission biblique pontificale, daignez, Très Saint père, m’autoriser à Vous déclarer que rien n’était plus loin de ma pensée. Je demeure à genoux devant V. S. pour implorer sa bénédiction».

Libre à quiconque en aurait encore le goût, de mettre au compte d’une vile hypocrisie cette humble et vibrante déclaration. Ainsi n’en jugea pas l’auguste Pontife Pie X, qui daigna spontanément au contraire en exprimer au P. Cormier «sa grande et pleine satisfaction». La déclaration fut aussitôt répandue avec la plus large publicité par l’écho des journaux et semaines religieuses. Mais si le Souverain Pontife faisait confiance au Père Lagrange, tout le monde ne partageait pas sa paternelle bonté. Comme le P. Lagrange avait aussitôt renouvelé très loyalement au Général de l’Ordre sa disposition d’entrer dans le silence, d’abandonner toute étude scripturaire et de se consacrer à tel autre labour que l’obéissance mi prescrirait, le Rme. P. Cormier paraît avoir envisagé d’abord la suggestion de transformer l’Ecole en un simple «centre d’études palestiniennes et orientales», et la RB. dans le même sens. Puis, tout à coup, le 4 septembre 1912, un ordre télégraphique prescrivit de sa part au P. Lagrange, de quitter l’Ecole, la Palestine et toute activité scripturaire, à l’Ecole, de poursuivre sa marche sans aucune modification... Le lendemain à midi je quittai le bateau où j’avais accompagné mon maître. Lui s’en allait vers l’inconnu, dans le plus surnaturel abandon à la Providence; le soir même j’avais rejoint mes confrères à l’Ecole en détresse. Notre petit groupe jeune et découronné se trouvait devant l’ordre et l’insurmontable difficulté de continuer le labour dans la ligne suivie depuis l’origine de l’Ecole et de la R.B. La dernière instruction du P. Lagrange avait été : «Pas d’amertume et point de défaillance! Aucun soldat digne de ce nom ne discute l’ordre qui le jette au combat, encore moins peut-il fléchir ou déserter. Ma prière et mon coeur vous sont acquis, mais vous n’escompterez plus mon aide, sentant assez vous-mêmes que je ne pourrais sans déloyauté vous l’accorder, même indirectement et sans paraître. Si Dieu veut que cette oeuvre vive, c’est Lui qui la fera vivre comme par le passé; mais vous ne mériterez son assistance qu’à la condition de rester courageux, enthousiastes, surtout vrais religieux et fils soumis d’esprit et de coeur à l’Ordre et à l’Eglise».

Sans émoi pour la rumeur persistante d’une condamnation qui aurait frappé ses écrits, interdit son enseignement ultérieur et voué son École à une disparition fatale plus ou moins prochaine, le P. Lagrange, accueilli à Paris, se consacrait exclusivement à des oeuvres de ministère, surtout à des recherches d’histoire et d’archéologie orientales. Au courant de juin 1913, il recevait inopinément du Rme. P. Cormier l’autorisation de retourner à Jérusalem «avec l’ordre de reprendre le cours d’exégèse». Car l’École et la Revue survivaient. La joie fut vive au bercail et profonde la reconnaissance envers Dieu comme envers les Supérieurs. Ce fut une renaissance enthousiaste (juillet 1913).        

Et derechef, un an plus tard, tout parut devoir irrémédiablement. sombrer dans le cataclysme de la guerre mondiale. Mais le P. Lagrange ignora toujours le découragement qui s’affaisse. Malgré ses angoisses patriotiques et, son déchirement quand il dut quitter à son tour, sous l’injonction turque, sa maison déjà presque déserte depuis l’appel au drapeau, sa foi confiante et indéracinable dans la Providence et sa confiance aussi dans les destinées de la Patrie s’exprimèrent dans les pages émues de la RB. ayant pour épigraphe : Viae Sion lugent, et conclues par cet admirable cri d’espérance: «l’Ecole pratique d’études bibliques a été fermée parce que française, elle renaîtra française».

Par quel tour de force le P. Lagrange réussit a faire vivre la RB. avec une périodicité à peine modifiée durant les années terribles, non sans trouver encore l’énergie de publier des ouvrages aussi considérables que les commentaires de l’Epître aux Romains et l’Epître aux Galates, de donner á l’Institut catholique de Paris un cycle d’importantes conférences sur Le sens du Christianisme d’après l’exégèse allemande, de prêcher en maintes chaires et d’entretenir une’ active correspondance avec ses disciples mobilisés? Il n’y a qu’à en enregistrer le fait; encore n’ai-je pas dit qu’il fut cloué de longs mois en clinique par une très lourde intervention chirurgicale imposée d’urgence par une crise que son labour excessif aggravait soudainement et qui fit tout appréhender pour sa vie.

Des le lendemain de l’armistice, il était de retour à Jérusalem; et quand, dans les premiers mois de 1919, la démobilisation permit à ses collaborateurs et disciples, sortis à peu prés tous plus on moins indemnes de la fournaise, de se regrouper autour de lui, l’Ecole libérée, restaurée par ses soins, française comme aux jours d’antan, renoua joyeusement et ardemment, la chaîne labeur.

 

EN PLEINE MOISSON.

Le Père Lagrange avait alors soixante—quatre ans bien sonnés. D’autres se seraient estimés en droit d’aspirer au plus légitime repos; lui se crut autorisé seulement à se décharger sur des épaules plus jeunes de tout fardeau de direction officielle, afin de réaliser avec une activité plus exclusive et une plus entière liberté d’esprit les travaux dont le plan gigantesque avait définitivement pris corps dans sa pensée. Le but essentiel de ces travaux était d’établir la transcendance du christianisme on montrant non seulement la très positive «intervention de Dieu dans le monde», mais une non moins réelle «insertion de Dieu dans l’humanité» prouver, en d’autres termes, que Jésus-Christ est l’aboutissant concret des divines Ecritures scrutées avec toute le rigueur de la méthode historique. Dans ce but seront rapidement publiés, de 1921 à 1928: les commentaires fondamentaux où il précise le texte des Evangiles, en dégage le sens et en fait ressortir la valeur comme documents d’histoire; la Synopse grecque où sont coordonnés leurs témoignages; enfin l’Evangile de Jésus-Christ, mise en oeuvre de cette Synopse, «la seule vie de Jésus-Christ qu’on puisse écrire», affirme-t-il : non pas certes en vertu d’un agnosticisme défiant de leur caractère historique — comme d’aucuns voudraient le donner à entendre —, mais parce que toute humaine tentative de gloser ou de développer leur témoignage «s’efface devant leur parole inspirée».

    Tandis qu’il fait progresser activement cet énorme labour constructif, le P. Lagrange, dévoré du même zèle que Néhémie restaurant les remparts de Jérusalem, demeure en armes pour la défense des positions catholiques. L’histoire comparée des religions multiplie ses assauts pour ravaler le christianisme au rang d’une simple philosophie religieuse éclose sur la terre à l’instar de tant d’autres et non moins vaine. Elle veut bien lui concéder parfois certains aspects d’une historicité précaire, vide au surplus de toute transcendance surnaturelle, mais pour conclure de manière plus péremptoire que ce résidu fallacieux demeure sans portée, puisque le système entier résulterait d’un syncrétisme, astucieux et plus ou moins tardif, amalgamant les plus puissantes manifestations de la pensée antique à travers l’Orient et le monde grec. Il est de tous points conforme aux exigences de sa méthode, et il est surtout dans l’esprit même du P. Lagrange, de n’omettre aucune perspective sur le milieu originel du christianisme et de ne jamais déserter le combat, quel que soit le terrain où le transporteront les adversaires de l’Eglise et de la Foi. Moins que jamais par conséquent il ne leur laissera le champ libre, et il va déployer la plus intense activité dans la discussion des problèmes soulevés avec un acharnement qui n’a pas toujours l’impartiale sérénité de la recherche scientifique, mais qui s’auréole souvent d’une immense érudition. Dans une controverse d’aussi grave importance, il ne se contentera jamais de prendre à panic les conclusions exagérées, les sophismes éventuels et surtout leurs auteurs; il entend scruter directement et de près toutes les sources avec une précision technique rigoureuse, pour en opposer le, conclusions motivées aux déductions    imprudentes, tendancieuse  qu'on an voulu tirer. L’espace manque ici pour rappeler avec quelque détail la série de ses monographies sur l’Hellénisme: sur les religions a mystère sur le cycle éleusinien en particulier, sur la gnose Mandéenne, sur la morale de l’Évangile, sur le Judaïsme avant Jésus‑Christ : prodigieuse et féconde variété d’une science qui se meut a l’aise en tous les domaines et que rien ne prend an dépourvu. Bien moins encore peut‑il être question de mettre en relief le, noble caractère de con­troversiste ‑vibrant et incisif contre les doctrines qui heurtaient sa conviction d’homme d'Église, sans marchander jamais, on sa sympathie pour les hommes ‑ou d’apprécier la valeur de l’écrivain- dont M. Loisy déclare le style «médiocre», Mgr. Duchesne «abominable», d’autres «ondoyant, néglige, laconique a l’excès», quelques‑uns par contre «d'une belle tenue française, précis, coloré, pénétrant par cette chaleur émanée d’une conviction profonde».-  Mille fois plus soucieux d’efficacité salutaire aux intelligences el aux âmes que de gloire littéraire, le P. Lagrange ne s'accorda jamais le loisir et la satisfaction personnelle d'écrire, avec raffinement et il ac­cueillait volontiers la critique, de son style avec la souriante «le soldat qui combat ne peut s’astiquer pour la revue». Ce soldat sans peur combattait sans trêve pour le règne du Christ : on ne doit pas le perdre de vue pour apprécier son oeuvre avec équité, pas plus qu’on ne saurait sans injustice, taxer de fluctuations négligentes ou inconsidérées les variations d'une pensée toujours en quête d’une lumière plus vive et d’une nuance plus exacte en son expression.

    Ainsi se poursuivait, année par année la réalisation absorbante d’un programme qui n’interrompait d’ailleurs ni l’enseignement direct du P. Lagrange à l’Ecole, ni sa constante collaboration, ni surtout son rôle de plus en plus d’animateur et de conseiller pour tous. Le moment vint pourtant où le poids des années qui s'accumulaient, le graduel épuisement de ses forces et les progrès, d'un mal implacable parurent avoir raison de son et surnaturelle énergie. Le second volume, de la grande Introduction à l’étude du Nouveau Testament dont il avait souhaité pouvoir faire le couronnement de son oeuvre scripturaire, Critique Textuelle- Critique rationnelle, était en voie d'achèvement, mais à peine subsistait‑il l’espoir qu'il puisse le mener á terme. Dans une décision qui leur paraissait à eux‑mêmes á peu près désespérée, les médecins insistaient pour que le P. Lagrange quitte au plus tôt son l’Ecole et la Palestine afin d'aller chercher, dans un climat moins austère et loin de toute préoccupation de labeur, la possibilité précaire de quelque amélioration á son état. Résolu de mourir á son poste de combat et de ne pas s'éloigner de son oeuvre, le P. Lagrange ne voulait même pas entendre parler de ce départ et ne s'y décida ‑vers la fin de 1935‑ que sur le désir paternellement exprimé par le Rév. Pérc Gillet, Général de l’Ordre; qui lui laissait d'ailleurs le choix de sa retraite. Son choix ne fut pas hésitant: il reviendrait en ce cher couvent de Saint‑Maximin de Provence qui avait abrité, cinquante‑sept ans plus tôt, la ferveur naissante el le premier enthousiasme de sa vie religieuse.

    Par une véritable faveur de la Providence, le sacrifice imposé de la sorte allait être, récompensé, quoique nulle considération n'ait pu convaincre le vénéré vieillard qu'un plein repos lui serait désormais aussi licite que possible, otium cum dignitate. Dés qu'il eut éprouvé l’effet bienfaisant de la tranquillité, dans un climat plus doux, il reprit la tâche interrompue. Pendant plus de doux années encore, sans que le déclin ralenti de ses forces physiques laissât percevoir la moindre diminution de sa maîtrise intellectuelle, le P. Lagrange allait mener de front le complément de son grand ouvrage, des cours de méthodologie scripturaire et d'exégèse pratique aux étudiants dominicains du collège théologique de Saint‑Maximin, des cycles de conférences religieuses á la jeunesse catholique des divers centres universitaires dans le Midi surtout, non sans donner l’exemple de l’assiduité la plus ponctuelle aux exercices de la vie dominicaine dans une grande communauté.

    L'automne dernier, après avoir mis le sceau á son oeuvre néo‑testamentaire par la publication de son étude sur Les mystères­-L'orphisme, il était revenu, sans désemparer, a ses travaux primitifs sur les problèmes essentiels de l'Ancien Testament, reliant ainsi son oeuvre immense dans une admirable unité. Plus que jamais il sentait l’urgence actuelle d’aborder de front les questions vitales de la doctrine biblique sur les Origines, les fondements de la Révélation, les débuts de l'histoire religieuse dans le monde. L’espoir de posséder bientôt son commentaire de la Genèse faisait réellement oublier un age qui n'avait pas plus de prise apparente sur sa merveilleuse intelligence que sur son inlassable ardeur a travailler pour le règne du Christ et le bien des âmes. Le 4 mars 1938, le thème de son cours régulier aux étudiants de Saint‑Maximin était: la Passion de N.‑S. dans S. Jean et les Synoptiques. Le 8, la plume tomba de sa vaillante main, sur les épreuves d'un article qui traitait, pour la Revue ‑sa chère Revue‑ de l’authenticité mosaïque du Pentateuque. La recherche passionnée à travers les figures, les incertitudes et les voiles était close et son regard allait s’ouvrir aux clartés éternelles.

    Averti par les médecins que nulle vaillance de la volonté ne pouvait désormais suppléer au total épuisement de ses forces, le P. Lagrange ne manifesta nul émoi et n’eut plus qu’une seule pensée: parachever: La disposition de son âme toute tendue vers Dieu dans un acte filial de suprême abandon. Ensuite la paix et le silence; parmi les prières et les larmes de ses Frères; et, le 10 mars au matin, après un dernier sourire au doux nom de Marie et l’articulation dans un souffle inachevé «Jésus..!», l’entrée dans l’éternité.

    Ici se limitera cette pauvre tentative d’évoquer cette grande figure objet de tant de discussions parce qu’elle était grande. Dieu dès maintenant a jugé le Père Lagrange; l’Eglise et le temps jugeront son œuvre. Mon amitié, si meurtrie par le deuil, ne mendie pour lui ni l’admiration condescendante, ni la louange; elle souhaite seulement la justice pour la chère mémoire de mon maître.

 

Jérusalem, le 26 avril 1938.

 

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